Erwan Lecoeur, sociologue auprès de l'Observatoire du débat public, souligne que la génération d'après 1968 ne s'est pas constituée en génération. Aucun événement fondateur, aucune date de ralliement, aucun souvenir qui puisse aider cette non-génération à se construire et à prendre sa place collectivement.
Génération ?
Hormis le fait d’avoir généralement des parents ayant vécu (ou “fait”, comme on le dit) mai 68, les trentenaires et ceux qui approchent 40 ans n’ont tout d’abord qu’une très faible conscience de former une “génération”. Et ils n’en forment pas une, au fond. D’abord, parce qu’une génération, au sens sociologique du terme, a besoin d’éléments distinctifs, remarquables, qui lui permettraient de se situer par rapport aux autres cohortes (ou tranches d’âges) ; ainsi la génération 68 est-elle remarquable, de même que celles, auparavant, qui ont vécu un événement important (guerre mondiale, une révolution, 36 et les congés payés, par exemple). Rien de tout cela n’est arrivé à ceux qui sont nés entre 1965 et 1975. Et c’est leur drame, en bonne partie. Aucun événement fondateur, aucune date de ralliement, aucun souvenir qui puisse aider cette non-génération à se construire et à prendre sa place collectivement. Du coup, on l’appelle, comme par défaut, génération individualiste, égoïste, ou même la “Bof génération”… Démissionnaire en termes sociaux ou politiques, chacun dans son coin tente de se faire une petite place dans cette société qui n’en a pas,ou pas beaucoup, à lui offrir. La lutte se fera les uns contre les autres. Et les plus anciens regardent, un peu gênés, un peu amusés, ces jeunes, “tellement sérieux”.
Des changements subis
La “classe d’âge” des 30-40 ans est celle qui a vécu l’arrivée ou la généralisation de nombreux changement sociétaux, mais qui les a tous plus ou moins subi, dans une posture assez passive, pour le pire comme le meilleur : le chômage de masse, le SIDA, l’Internet, etc. Et quoi de plus difficile que de passer sa crise d’adolescence au milieu des années 80 ? Alors que le mitterandisme installé et les désillusions des parents (de gauche, ou déjà ralliés au centre-droit) apprennent très tôt que “plus rien n’est possible”. Arrivés trop tard pour être hippies, trop tard aussi pour le mouvement Punk, l’époque était au funky, puis à la New wave, avant la techno (ou House, très pantouflarde, comme son nom l’indique). Les années 80 furent, ses souvient-on, pleines de la réussite des “fils de pub” et autres Tapie. Avoir entre dix et vingt ans dans les années 80, c’est grandir avec la télévision en couleur et ses nouvelles chaînes cryptées, un walkman sur les oreilles, un ordinateur à disquettes et les premières Play station. C’est passer son Bac, en sachant que la fac ne mène nulle part et qu’il faut faire trois ou quatre ans d’études de plus que les parents pour espérer un avenir, tout en regardant papa-maman investir dans l’immobilier et se déchirer à coups de psychanalyse croisée.
Et par là-dessus, impossible de se révolter contre ces pauvres parents, sortis de la révolte pour entrer dans le marketing désillusionné, le monde de l’entreprise pour la vie, accéder au statut de cadre, voter sans conviction et expliquer que le temps de l’action collective est terminé. Bref, une sortie de l’adolescence qui ne fait pas une entrée dans l’âge adulte, puisqu’il n’y a pas de rupture à faire, pas de raison d’en vouloir à ces parents, plus copains que paternels, plus tristes que fâchés. Jusqu’à finir par aller consulter le même psy, dès l’âge de 15 ans pour certains, ou lors des premiers contrats rémunérés, pour d’autres. L’autonomie, pour ces trentenaires, fut souvent de décider de payer un loyer pour l’appartement prêté ou loué par les parents pendant les études. Les seules révoltes furent individuelles, souvent retournées contre soi-même et le plus souvent régulées par psychanalyse parentale. Et sinon, c’est à une forme de suicide que les adolescents attardés se sont adonnés : alcoolisme, drogues dures, sports extrêmes ; la société du risque (Ulrich Beck) a connu son développement sur ces bases. Et pour cause. La perte de l’estime de soi, le sentiment qu’aucun destin collectif n’attend quiconque et que rien ne changera, finit par donner à ces eunuques sociaux le goût de la perte de soi, de la quête d’un au-delà de soi-même, qui puisse enfin donner un sens, un enjeu à cette vie qui en manque tant.
Côté révolte, il y eut bien quelques Raves parties, vers le milieu des années 90. mais pour beaucoup, il fallut choisir : les études et le système, ou rejoindre les plus jeunes, qui réinventaient un ailleurs… Les raves, ces espèces de grandes copies non conformes d’un Woodstock techno-branché dans lesquelles, psychotropes aidant, certains ont réussi à rééditer les exploits psychédéliques des 60’s… Mais l’esctasy n’est pas le LSD ; et le joint se fume de plus en plus seul, dans une chambre vide. Et les futurs trentenaires étaient déjà là : les plus jeunes en faisaient plus, plus vite, dans presque tous les domaines. Aux trentenaires de 2000, il a manqué le goût du conflit. Et cela a des répercussions bien au-delà de la seule “non-génération” des trentenaires.
Pas d’évolution sans conflit
Une société qui connaît des crises profondes, comme la nôtre, ne peut évoluer sans conflit. Et la non-génération à laquelle nous appartenons a oublié qu’il lui appartenait de tenir son rôle social. Elle n’a pas porté de parole différente, elle n’a pas remis en question ce que ses aînés lui ont dit. Elle a cru – et on lui a fait comprendre – que les temps étaient à la concorde générationnelle. La société française s’est laissée endormir par les racontars de vieux messieurs peu pressés de céder quelque place que ce soit. On pourrait trouver bien des exemples dans l’actualité des années 2000.
L’exemple des débats sur l’avenir des retraites est- de ce point de vue – très éclairant : combien de trentenaires dans les défilés ? Peu. Parce qu’ils ne s’intéressent pas à la politique ? Ou parce qu’ils savent, déjà qu’ils ne profiteront jamais, eux, d’aucune forme de répartition ? Le succès incroyable des plans d’épargne retraite auprès des 30-40 ans devrait apparaître pour ce qu’il est : une défaite complète de l’espoir, un passage par pertes et profits programmé de toute forme de solidarité et l’absence de toute velléité d’influer sur le cours des choses, de la part d’une non-génération qui n’a jamais osé remettre en question le désordre établi.
35 ans : déjà vieux
Alors, avoir entre 30 et 40 ans aujourd’hui, c’est se sentir pris entre deux époques : le passé des parents qui n’en finit pas de se commémorer (les 10 ans, les 20 ans, et même les 30 ans de mai 68, dans tous les magazines !) et le futur des plus jeunes, qui ont grandi avec Internet et semblent avoir intégré tous les codes de la sur-modernité dès l’adolescence. Ceux-là n’ont pas connu Mitterrand, mais maîtrisent tous les outils informatiques ; et beaucoup d’entre eux étaient dans les rues au soir du 21 avril, scandant : vous n’avez pas voté, nous récoltons Le Pen. Ce que les trentenaires n’ont jamais su reprocher à leurs aînés (la politique désenchante, la montée du lepénisme, la crise, le chômage, le SIDA…), les plus jeunes (dans les banlieues ou dans les villes) l’ont reçu en héritage et semblent prêts à demander un droit d’inventaire.
Bref, les 30-40 ans sont déjà vieux. Ils ont accepté ce système que leurs parents avaient cru meilleur (car qui ne dit mot consent) et même les strapontins qu’on leur laissait du bout des lèvres. Ils n’ont jamais été capables de pousser leurs aînés dehors, ni des partis, ni des syndicats, ni des entreprises. Ils ont surfé sur la bulle Internet et tenté – pour certains – de se faire une place au soleil de l’économie financiarisée… Ils ont fait plus que passer sous les fourches caudines ; ils ont été, par pusillanimité, des collaborateurs de la gérontocratie en place. Et leurs plaintes tardives n’émeuvent, du coup, pas grand monde. Déjà, de nouvelles générations sont émergentes. Et les trentenaires sentent bien, au fond, que chaque événement qui poserait ces jeunes comme une génération les poussera hors de la scène sociale, peut-être pour toujours.






40 ans en 2005 et je pense au contraire de votre formulation que nous avons vécu des évènements fondateurs, mais différents de la génération précédente.
La mondialisation est le plus marquant :
- multiplication des conflits 'régionaux' à l'échelle mondiale
- accroissement et mondialisation des échanges économiques
- "planétarisation" des flux d'informations
C'est un évènement distinctif que de vivre au milieu du Monde en permanence ! Et il faut bien une génération pour digérer cette mise en abîme.
Mais je vous l'accorde, il est temps de se mettre au travail avec d'autres trentenaires et jeunes quadra, pour déconstruire notre présent et reconstruire notre avenir.
A bientôt pour des propositions concrètes.
Agnès
Rédigé par: JOUNIAUX | 30 mars 2006 à 20:04
Les trentenaires sont désenchantés, dit-on ?
Primo je ne suis pas sûre que les trentenaires n'aient jamais été enchantés.
Secondo certains disent pas d'évènement fondateur pour les souder (du type Mai 68). Et la chute du Mur, c'était quoi ?
Je suis une trentenaire et j'ai franchement l'impression que cette génération très sage qu'est la mienne n'a jamais vraiment fait sa crise d'adolescence net dit merde à ses parents. Enferrée dans un capitalisme à la française au milieu des grand commis de l'Etat et autres Enarques qui font n'importe quoi (cf Crédit Lyonnais), elle a du mal à faire entendre sa voix.
Une génération chasse l'autre, non ?
Alors il serait peut-être temps que els trentenaires inventent la société qui va avec leurs rêves et leurs aspirations et la mettent en place...
Clara - 10/3/06
Rédigé par: clara | 10 avril 2006 à 11:09
LE FUTUR EST LE FRUIT DE LA GERMINATION PRECEDENTE.
BIENTOT EN DICTATURE
BIENTOT EN REVOLUTION
LE RITE INITIATIQUE EST EN MARCHE
LE FRANCHIRA QUI VEUT
Rédigé par: R.F.X. | 29 juin 2007 à 10:00